VIOLENCE
SCOLAIRE
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Dossier
d'actualité
Extraits de la
rubrique actualité du Bulletin Officiel (B.O. n°23, du 6.06.1996)
Ce
dossier d'actualité est consacré à la prévention de la violence en milieu
scolaire, Eric DEBARBIEUX, maître de conférence en
sciences de l'éducation à l'université de Bordeaux II, fait le point sur ce
phénomène qui , selon lui, n'est pas que crimes et délits. Le vrai problème est plutôt celui de 'l'incivilité "
qui désorganise actuellement le monde scolaire, créant une crise de sens
et un sentiment d'insécurité.
Par
ailleurs, un article présente le réseau "GASPAR ", une structure
lilloise ayant pour vocation d'apporter une aide aux établissements
confrontés aux phénomènes de violence.
Un
conflit des civilités
Eric Debarbieux,
maître de conférences en sciences de l'éducation, à l'université de
Bordeaux 11, a dirigé une recherche sur la violence en milieu scolaire qui
vient de donner lieu à un rapport détaillé.
Bulletin
officiel : Quel était l'objectif de l'étude que vous avez menée ?
Eric Debarbieux
: Un des objectifs de la recherche était de mettre en place une base de données
capable de mesurer l'évolution de la violence dans les années à venir.
Il s'agissait de décrire et d'analyser ce qu'est la violence en milieu
scolaire, en la situant dans un échantillon présentant des situations
suffisamment variées pour permettre des comparaisons entre établissements.
L'enquête, qui a nécessité plusieurs années de travail, s'est appuyée
sur 15 000 questionnaires élèves et 500 questionnaires enseignants.
Par ailleurs, plus de 450 entretiens individuels et collectifs ont été
réalisés auprès de chefs d'établissement, d'équipes de vie scolaire,
d'enseignants, de personnels ATOS et d'élèves de primaire, de collège et de
lycée.
B.O. Quel type
de violence rencontre-t-on dans les établissements ?
E.D. Le premier
niveau de la violence, le plus dramatique sans doute, celui qui est repris par
tous les médias, mais qui reste relativement exceptionnel dans les établissements
français, est la violence pénalisable relevant des crimes et délits.
Ce sont les vols, les extorsions, les coups et blessures, le trafic et
l'usage de stupéfiants ... Une autre catégorie, non pénalisable celle-là, concerne
les"incivilités",c'est-à-dire ce qui est de l'ordre du bruit, du
vandalisme, des injures. Il s'agit là d'un conflit des civilités
qui va se jouer en termes de rapports entre des populations d'origines sociales
différentes. Ce sont les codes élémentaires
de la vie en société qui ne sont pas respectés et ces actes peuvent apparaître
comme des menaces contre l'ordre établi. Cette
forme de violence est grave et révélatrice d'une crise forte du lien social.
C'est aussi celle qui est dominante en milieu scolaire et qui explique le
malaise actuel bien plus que les violences brutales.
Enfin, il y a le sentiment d'insécurité, ou plutôt le "sentiment
de violence" qui résulte souvent des deux composantes précédentes.
Cette insécurité est d'ailleurs souvent ressentie par des personnes qui
n'ont pas été victimes de faits violents mais qui ont peur de l'être.
B.O.:Pourrait-on
alors parler de violence imaginée ?
E.D.: Si l'on
s'en tenait uniquement aux statistiques officielles nous pouvons être
amenés à le
penser en ce qui concerne les crimes et délits. En effet, l'école
française n'est
pas un coupe-gorge et la violence criminelle reste heureusement
peu fréquente.
Par exemple, en 1993, vingt-neuf élèves ont été blessés par armes à feu.
À la même période, aux Etats-Unis, un adolescent sur dix déclare avoir tiré
sur quelqu'un et 11 % disent avoir été la cible de tireurs.
Si l'on rapportait ce pourcentage aux plus de trois millions d'élèves
français de collège on aboutirait
à un total de 330 000 incidents. En
revanche, les établissements français se trouvent confrontés à la petite délinquance
et aux incivilités, -orne forme de violence plus diffuse, plus impalpable, mais
qui dégrade la vie quotidienne, créant une crise de sens parfois dramatique et
un sentiment d'insécurité qui n!est que rarement fantasmatique.
Il faut prendre l'incivilité au sérieux.
B.O. :
Selon vous, à quoi est dû ce phénomène ?
E.D. :
La violence scolaire a toujours existé.
Elle a été amplifiée par la montée massive du chômage et de
l'exclusion et s'explique en partie par les mutations du modèle éducatif dans
les sociétés libérales contemporaines. Notre
enquête montre d'ailleurs l'importance de la corrélation entre exclusion
sociale et violence scolaire.
B.O. : Avez-vous
pu déterminer qui étaient les auteurs de violences en milieu scolaire ?
E.D. : L'enquête
a montré que les auteurs identifiés de violences donnant lieu à des plaintes
étaient en majorité des élèves de l'établissement : 63% des coups et
blessures contre des élèves ou des adultes en milieu scolaire sont le fait d'élèves
de l'intérieur. Ceci signifie que
la représentation des "hordes barbares" qui déferlent sur l'école
n'est pas fondée. Il ne faut donc
pas faire des établissements des forteresses, mais plutôt aller vers une
ouverture organisée. Je pense, en
effet, que trop de fermeture pourrait précipiter la coupure sociale.
L'étude révèle également que la violence est très sexuée et
concerne surtout les garçons.
B.O. : Quelle
est la situation à l'école primaire, au collège et au lycée ?
E. D. :
Curieusement, le sentiment de violence est plus fort en primaire qu'en lycée et
collège, mais il faut relativiser car une bagarre en cour de récréation peut
être perçue par les uns comme une violence, par les autres comme un rite de
socialisation. Il faut cependant signaler un fait nouveau : certains actes
violents, notamment le racket et les incivilités, commencent à toucher l'école
primaire. Et si le collège est plus
directement confronté à la violence, on constate en revanche qu'en lycée tous
les chiffres baissent. Par exemple,
36% des élèves de collèges pensent qu'il y a du racket dans leur établissement
et 9% disent avoir été rackettés, alors qu'en lycée 19% estiment qu'il y a
du racket et 3,5% disent avoir été rackettés.
Cette situation est probablement due à la pression de la conformité, au
fait qu'avec l'âge ils se construisent une identité autrement que par la
violence. On peut aussi penser
qu'une partie des éléments les plus
durs a quitté le système éducatif.
B.O. :
La violence est-elle inégalement répartie dans les établissements
scolaires ?
B.O. : Cela
signifie-t-il que la violence est une fatalité et que les établissements situés
dans des zones défavorisées ne peuvent que subir cette situation ?
E.D. : La
violence en milieu scolaire n'est pas une fatalité.
Certes, le poids des déterminismes sociaux est lourd, mais il n'en reste
pas moins vrai que l'enquête donne des raisons d'espérer.
Elle montre que certains établissements défavorisés échappent à ces
logiques : ce sont des établissements à faible effectif qui comptent moins de
500 élèves, où les enseignants sont soudés et motivés, où la
"loi" est clairement identifiée et où l'équipe de direction est très
présente et ne s'enferme pas dans les tâches administratives.
A contrario, dans les établissements qui s'en sortent le plus mal, les
équipes sont généralement enfermées dans leurs conflits d'adultes, les élèves
n'identifient pas toujours le bureau du principal qu'ils considèrent comme un
lieu vide et le désordre quotidien n'est pas régulé.
Il y a alors perte de confiance dans les capacités de l'organisation à
instituer l'ordre.
B.O. : À
l'issue de cette recherche, que préconisez-vous dans votre rapport ?
E.D. : Même si la violence rencontrée en milieu scolaire n'est que rarement une violence pénalisable, il ne faut surtout pas ignorer cette montée des incivilités et le profond malaise ressenti, aussi bien par les enseignants que les élèves. C'est pourquoi cette enquête livre quelques recommandations, bien qu'il n'y ait pas de formule miracle pour résorber ce phénomène. Des mesures de bon sens sont à prendre en compte comme une architecture scolaire adaptée, un îlotage intelligent, une meilleure liaison avec la justice et la police, une pénalisation des délits. La fin du "pas de vagues" semble avoir sonné, encourageant les chefs d'établissement à ne pas étouffer les affaires. Il faut aussi aller encore davantage dans le sens d'un allègement des effectifs des établissements défavorisés. Quant à l'attribution des moyens par le classement "sensible", il pourrait se faire sur des critères sociologiquement plus précis que l'incident ou le fait-divers, par exemple l'indice de précarité scolaire calculé par la DEP. Ce n'est pas parce qu'un fait brutal s'est produit qu'un établissement est violent, ce n'est pas non plus parce que rien ne s'est produit qu'il ne faut rien faire.
Je pense qu'il
conviendrait également de redéfinir la fonction du chef d'établissement qui
est en passe de devenir un bouc émissaire, alors que seule une mobilisation
collective peut régler le problème. Il
devient nécessaire de le décharger au maximum, des tâches administratives au
profit des tâches d'animation d'équipes. Il
faudrait aussi renforcer la formation des équipes de direction à l'animation
des ressources humaines et affiner encore le recrutement sur poste à profil...
Mais une question reste en suspens : comment répondre concrètement à la
profonde crise de sens vécue par les acteurs du système ?
Propos
recueillis par
Marie-Hélène
TRICHARD
Le
réseau "GASPAR"
Le groupe académique
de soutien et de prévention pour les adolescents à risques (GASPAR) a été créé
en 1989, dans l'académie de Lille, à l'initiative du docteur Jacques Fortin.
Cette structure a pour vocation d'apporter une aide concrète aux
établissements
confrontés aux différentes formes de violences scolaires, depuis les problèmes
de comportements, jusqu'aux actes pénalisables.
"Toutes les
formes de violences scolaires, des plus mineures au plus graves, doivent être
prises en compte avec la même considération".
Jacques Fortin, médecin conseiller du recteur de l'académie de Lille,
qui a été à l'origine de la création, en 1989, du groupe académique de
soutien et de prévention pour les adolescents à risques (GASPAR), considère
en effet que ce n'est pas la stratégie utilisée par les jeunes pour exprimer
une difficulté qui est importante, mais la difficulté en elle-même.
"Sans vouloir caricaturer à l'extrême, explique-t-il, on constate
que les comportements violents se manifestent différemment selon l'origine
sociale des jeunes, tout simplement parce qu'ils ont appris à gérer les
conflits de manière différente. Ainsi,
les adolescents de milieu favorisé adoptent plutôt des conduites de fuite.
Il s'agit &une violence "détournée" ou d'une "auto-violence"
qui se traduit dans les faits par l'absentéisme, la fugue, la consommation de
drogue, voire le suicide. En
revanche, les jeunes moins favorisés seraient plus enclins à être violents
verbalement et physiquement".
Le réseau
GASPAR, intervient donc auprès des établissements, principalement du second
degré, confrontés à ces différentes formes de violence en milieu scolaire.
L'originalité du réseau, animé par des enseignants et des conseillers
d'éducation auxquels sont associés une douzaine de formateurs en établissement,
c'est qu'il s'inscrit, non pas dans une logique institutionnelle,, donc hiérarchisée,
mais dans une logique de réponses concrètes aux problèmes du terrain.
Une
approche pragmatique
"Souvent,
précise Jacques Fortin, la violence est davantage perçue comme un problème
posé à l'institution, que comme un problème posé au jeune concerné.
GASPAR, au contraire, privilégie l'approche pragmatique et la prise en
compte de la problématique des jeunes à risque ". Ce qui signifie concrètement
que lorsqu'une réelle difficulté est signalée - souvent par le biais du système
d'écoute téléphonique - les membres du réseau se déplacent dans les établissements
demandeurs pour voir et écouter les acteurs concernés, qu'il s'agisse des élèves,
des membres de l'équipe de direction ou des enseignants... Une phase
indispensable pour analyser les angoisses et les souffrances avant de faire émerger
les besoins réels et de déterminer les stratégies à mettre en place,
notamment via la formation des personnels. Car,
après plusieurs années de pratique une évidence S'impose : à chaque
situation difficile correspond une solution spécifique qui ne peut être apportée
de l'extérieur, mais par les personnes impliquées.
"On constate très souvent que là où un climat de violence est repéré,
il y a des dysfonctionnements au niveau de l'établissement du point de vue de
]a gestion des relations humaines", confirme Jacques Fortin qui estime que
GASPAR n'est pas ],à pour apporter des recettes miracles, mais, à travers son
rôle d'expertise, pour proposer des solutions adaptées au quotidien des
membres de la communauté éducative. Stratégies
qui passent fréquemment par la formation des personnels volontaires.
Identifier
la loi
Au cours de ces stages de trois jours qui se déroulent dans l'établissement, les thématiques abordées concernent aussi bien "les conduites de fuite ou de rejet" que "la gestion d'une classe ou d'élèves difficiles"... et s'appuient sur des exercices pratiques et des jeux de rôles. On y aborde la gestion des émotions des enfants, on apprend à se remettre en question et à valoriser les compétences individuelles et collectives, on travaille sur les savoir-être et les savoir-faire plutôt que sur les savoirs. Et au bout du compte, on prend conscience que pour agir sur la violence scolaire il faut quotidiennement la désamorcer. Ceci implique que la "loi" soit clairement identifiée et qu'il y ait cohérence entre les paroles et les actes. "Les jeunes ont besoin de repères, ils ont peur du vide", confirme le coordonnateur du réseau qui rajoute : "Nous avons interrogé des élèves de lycée professionnel pour savoir ce qu'était pour eux un bon professeur. Ils ont répondu "c'est celui qui est "réglo" et qui fait ce qu'il dit".
Pour Jacques
Fortin, limiter les phénomènes de violence passe aussi par une école plus
attractive dans laquelle coexisteraient des espaces où les compétences non
scolaires des adolescents seraient reconnues : "Nous avions été contactés
à propos d'un lycéen de terminale très violent dans l'établissement qui était
sur le point d'être exclu. Après
avoir discuté avec lui, il s'est avéré qu'il était passionné d'échecs.
Nous avons donc proposé au chef d'établissement de lui demander de créer
un club. Ce jeune s'est totalement
investi dans sa mission, il a trouvé des joueurs, établi un planning, trouvé
des plages horaires, s'est "re-socialisé" ... et il a eu son bac à
la fin de l'année". À travers GASPAR, c'est donc une analyse sans a
priori qui est effectuée et qui souvent débouche sur des solutions simples et
de bon sens. Ce qu'il faut c'est repérer
les signes de mal-être et agir vite de façon à ne pas laisser la situation se
détériorer. Pour cela, des "ados-relais"
volontaires et formés observent, dialoguent, sont des interlocuteurs entre,
d'une part, des élèves en difficulté, d'autre part, des adultes et des
structures spécialisées. "Je
me suis inspiré d'une pratique qui existe dans d'autres pays que j'ai adaptée
au système français", confie le médecin conseil qui n'hésite pas à
reprendre à son compte des méthodes ayant fait leurs preuves à l'étranger.
La
violence n'est pas une fatalité
les demandes
d'intervention en provenance d'autres académies.
Quant aux principes évoqués par Jacques Fortin, ils ont fait la preuve
de leur efficacité dans des collèges, lycées et lycées professionnels de
zones réputées difficiles. Ainsi,
l'absentéisme scolaire qui constitue l'un des meilleurs indicateurs de
difficultés apparentes ou latentes, a diminué de même que le nombre des congés
maladie des personnels. Des réussîtes
qui font dire à Jacques Fortin que "la violence scolaire n'est pas une
fatalité".
M. -H.
T.
GASPAR, Rectorat
de Lille,
20, rue St
Jacques,
BP 709, 59033
Lille cedex
Tél. 03 20 15 60 84 ou 03 20 15 60 86.