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POSSIBILITÉS ET LIMITES DES GRAMMAIRES COGNITIVES DANS L'ÉLUCIDATION DES SAVOIRS PRATIQUES DES ENSEIGNANTS ET DES ENTRAINEURS D'APS

François Victor Tochon

Faculté d'éducation, Université de Sherbrooke, Sherbrooke, Québec, Canada J1K 2R1.

Les concepts de “grammaire cognitive” et de “savoirs pratiques” proviennent d'environnements de recherche distincts aux épistémologies et préconceptions jusque-là sinon antagonistes, du moins différentes. En effet, l'étude de la cognition repose sur l'idée cartésienne, perpétuée par la tradition métaphysique, selon laquelle l'observateur peut se distancer de son objet afin d'en étudier les régularités d'un point de vue neutre et objectif, pour en abstraire les schémas d'organisation. Au contraire, les savoirs pratiques se fondent sur une conception intégratrice dans laquelle la nature de l'expérience ne peut être interprétée en dehors des signes qui la reconstruisent. Cette seconde perspective épistémologique, immanente, implique qu'une expérience pratique ne peut jamais être pleinement sémantisée et lexicalisée dans une syntaxe (Tochon, 1993a, 1994).

Les sciences cognitives et leur expression informatique se sont érigées sur le principe qu'il est possible de sémantiser et de lexicaliser la connaissance humaine; en cela, elles s'inscrivent dans l'héritage de la sémiotique. La sémiotique, soit l'étude des signes et de leur signification, comprend la syntaxe, la sémantique et la pragmatique. Les programmes informatiques qui appliquent le principe de simulation des fonctions cognitives dans le traitement de l'information se fondent sur une syntaxe à laquelle une sémantique est associée, ce qui porte certains sémioticiens à suggérer que les sciences cognitives ne sont que “de la sémiotique avec de l'argent”. Toutefois, la grammatisation des processus mentaux dans les modélisations informatiques néglige l'aspect pragmatique de la connaissance: la connaissance est située, elle est en partie distribuée dans l'environnement de la tâche, et l'interprétation de l'expérience est soumise au contexte. Ainsi, il s'avère actuellement important pour les sciences cognitives de revenir à leurs fondements sémiotiques, intégrateurs. L'analyse cognitive pourrait être étendue à des éléments pragmatiques, dans un cadre sémiotique. En fait, le lexique fournit seulement des interprétants partiels de l'expérience dont certaines dimensions restent pré-phénoménologiques: elles échappent à la mise en mots. Ainsi, les savoirs pratiques de haut niveau se laissent difficilement transposer dans des arborescences sémantiques, dans des chaînes procédurales SI-ALORS, ou dans des réseaux de connexions. Nous devons intégrer leur dimension pragmatique. Comment alors envisager leur grammaire ? Comment mettre en place des méthodologies d'élucidation des connaissances-en-action (Schon, 1994), par exemple celles d'enseignants d'éducation physique ou d'entraîneurs de sport ? L'objectif de la conférence est de préciser de nouvelles orientations de recherche envisageables en APS et en EPS au vu des possibilités et limites des grammaires cognitives.

Nous avons besoin en recherche d'approches mieux contextualisées de l'exercice professionnel des formateurs, enseignants et entraîneurs. Que savons-nous de leurs savoirs pratiques ? De quelle manière transforment-ils les connaissances en vue de l'instruction, ou en cours d'instruction ? Quelles leçons peut-on apprendre des entraîneurs expérimentés et des experts enseignants (Tochon, 1993b) ? Quels sont les problèmes rencontrés par les entraîneurs et enseignants novices, dans leur traitement interactif des connaissances, dans leur spécialité ? Quels sont leurs modes de transposition didactique  ?

Il y a une décennie, on considérait que l'expertise est spécifique au domaine; toutefois, on s'accordait sur le fait qu'il existe, au-delà des stratégies spécifiques, des stratégies générales et des stratégies générales transférables et adaptables à des domaines spécifiques (Dionne, 1995). Les recherches récentes sur la pensée des enseignants indiquent que l'enseignement a une spécificité dans la transformation contextualisée des connaissances propres à des domaines de spécialisation; sa spécificité serait dans les modalités de sa planification cognitive: une macroplanification au plan des représentations-cadres. Nous avons posé en 1992 l'hypothèse qu'il en serait de même de la connaissance des entraîneurs experts: leur grammaire mentale pourrait être étudiée dans les processus de planification préactive et interactive de leur tâche. Nous en faisons la démonstration dans la conférence. La première génération de grammaires cognitives propres à ces professions étaient centrées sur des domaines restreints, par exemple dans l'apprentissage d'un sport spécifique. Ces grammaires portaient à négliger la phase de transfert des connaissances en formation ou dans l'entraînement. Or les formateurs, enseignants et entraîneurs ont une connaissance intégrée de leur contexte pratique; aussi en revient-on maintenant aux savoirs pratiques des enseignants et des entraîneurs en ce qu'ils peuvent contribuer à mieux comprendre certaines dimensions, contextualisées, du développement sportif. Il est de nos jours dépassé de penser que les grammaires cognitives ne peuvent se concevoir que pour des domaines de tâches restreints: les grammaires de la formation adaptent des macrostratégies à des contextes spécifiques à l'aide d'organisateurs et de connecteurs qui s'appliquent aux domaines et aux concepts de la discipline d'entraînement.

L'exposé portera sur les principes généraux de construction de grammaires cognitives, déclaratives ou procédurales, et sur leurs usages possibles en APS et en EPS. Un historique, puis deux exemples d'utilisation seront fournis: une grammaire de la pensée enseignante conçue par Tochon (1990) et une grammaire cognitive développée en APS par Tochon et Trudel pour étudier les entraîneurs novices, compétents et expérimentés en hockey sur glace, dans le cadre d'un gros projet du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada, proposé en collaboration par Pierre Trudel, François Tochon et Jean-Paul Dionne (1994-1997). Cette grammaire, intégrée à l'interface logiciel COACH (Brandson, Tochon & Trudel, 1995), permet d'analyser les comportements et les verbalisations préactifs, interactifs et rétrospectifs des entraîneurs. Différentes méthodologies seront explorées qui peuvent servir à l'élucidation des savoirs pratiques en éducation et en activités physiques et sportives.

 

RÉFÉRENCES

Dionne, J.-P. (1995). La gérance des ressources cognitives en éducation. Ottawa, ON: Université d'Ottawa, Faculté d'éducation.

Durand, M. (1992). EPS interroge François Tochon, chercheur en sciences de l'éducation. Revue EPS, 245, mai-juin, 9-16.

Schon, D. (1994). Le praticien réflexif. Montréal, QC: Logiques.

Tochon, F. V. (1990, septembre). Organisateurs et connecteurs de la macroséquentialité didactique. Présentation faite dans le cadre du séminaire de recherche de la Faculté des sciences de l'éducation, Université Laval.

Tochon, F. V. (1993a). From Teachers' Thinking to Macrosemantics: Catching Instructional Organizers and Connectors in Language Arts. Journal of Structural Learning and Intelligent Systems, 12(1), 1-22.

Tochon, F. V. (1993b). L'enseignant expert. Paris: Nathan.

Tochon, F. V. (1994). Presence Beyond the Narrative: Semiotic Tools for Deconstructing the Personal Story. Curriculum Studies, 2(2), 221-247.

Trudel, P., Tochon, F. V., & Dionne, J.-P. (1994). Vers une grammaire d'analyse de la connaissance et de l'intervention pédagogique en activité physique. Programme de recherche 410-94-0417 du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada. 

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