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Analyses (Café N° 42)
Gilbert Longhi -
- L’autorité des maîtres et les maîtres de l’autorité - G. Longhi
En ouvrant le Grand Débat sur l’école, à la
Sorbonne, le huit septembre dernier, Luc Ferry a réitéré son intention de
renforcer l’autorité des enseignants. Ce genre de proclamation urbi et orbi
revêt deux avantages politiques. D’une part, elle flatte les autoritariens.
D’autre part, elle s’exonère de toute précision. Dès lors, s’ouvre une série
de questions. Nous en mettrons une dizaine en exergue, ci-dessous.
-1- Comment s’est perdue l’autorité ?
La genèse est naïve : soixante-huit a promu des pédagogies qui ont mis le ver
dans le fruit. Les 22% de collégiens qui lisent si mal en sixième sont donc
victimes d’enseignants écervelés… etc. Nous n’avons pas l’intention d’assommer
les lecteurs du Café Pédagogique avec cette superstition. En effet, il n’y a
pas d’un côté, des maîtres « dans le vrai » et d’autres « dans l’erreur ». Nul
enseignant n’est suffisamment masochiste pour aimer rater son travail tout en
se faisant marcher sur les pieds par les élèves. De même, aucun n’est assez
imbu de son pouvoir au point de soumettre les jeunes dans un acte gratuit. Les
rares situations outrancières, dans les deux camps, procèdent plus d’une
pathologie individuelle que d’un parti-pris générationnel.
-2- L’autorité est-elle une méthode, entre autres ?
Certains commentateurs présentent l’autorité comme une vulgaire technique ou
une astuce anodine, pourquoi pas un simple outil de gestion de l’image de
l’enseignant. Cette réduction n’est pas acceptable, car le pouvoir d’un prof
n’est jamais innocent. On ne saurait le ranger ingénument parmi les
accessoires d’animation. L’autorité n’est pas un folklore scolaire. Les
autoritariens défendent pourtant ce point de vue, en suggérant d’en finir avec
l’expérimentation laxiste, pour en revenir aux choses sérieuse, comme « avant
». Avant quoi ? Sans doute avant que les jeunes n’entrent massivement dans les
établissement secondaires parce qu’ils allaient massivement à l’usine, à la
mine ou aux champs.
-3- Plus d’autorité pourquoi ?
Les détracteurs de Luc Ferry crient haro sur la droite dure. La glorification
de l’autorité n’est à leurs yeux qu’une approche libérale, patronale et
manageuriale de l’école. Elle peut cacher une perception gestionnaire de
l’éducation, dans le genre : plus d’autorité, moins de maîtres ? En effet, si
un prof autoritaire en vaut deux, une économie de postes ne posera aucun
problème... Ce genre d’analyse génère un syllogisme farfelu : l’autorité est
de droite, la droite est mauvaise, donc l’autorité est détestable. Ce
raccourci ne rend pas compte de la réalité car il y a beaucoup de profs de
gauche ( voire gauchistes), qui sont des réactionnaires pédagogiques. En
revanche, nombreux sont leurs collègues de la droite électoral qui adoptent un
façon d’être s’opposant à toute subordination des élèves.
-4- L’autorité a-t-elle toujours raison ?
L’augmentation de l’autorité à l’école vise à habituer la jeunesse à la
servitude. Les autoritariens refusent que la pédagogie s’appuie sur la
plénitude de l’élève, (être humain à part entière), pour le cantonner à un
statut de sujet ignorant. Ils défendent plutôt les recettes spartiates et les
procédés dolosifs qui tournent le dos aux avancées de la psychologie et des
sciences de l’éducation. Pourtant, les erreurs du passé devraient servir de
leçons. Il y a encore une trentaine d’années, des instituteurs, à l’autorité
incontestable, métamorphosaient les élèves gauchers en droitiers, au besoin en
leur attachant la main coupable dans le dos. Quel décideur pourrait,
aujourd’hui, renforcer le pouvoir professoral sans garantir les enfants contre
de telles cruautés ?
-5- Le maître est-il à l’abri de la perte de sens ?
L’autorité se donne toujours une justification altruiste. Ainsi, dans une
époque sans repère, sur fond de cellule familiale décomposée, la jeunesse doit
trouver dans l’univers scolaire, des adultes de référence qui ne concéderont
rien à la déliquescence ambiante. Cet argument est incongru. D’une part, parce
que la majorité des élèves sont éduqués avec des valeurs. D’autre part, parce
que les profs eux-mêmes sont touchés par la dégradation générale de la
civilisation. Aucune onction miraculeuse ne les protége. Un professeur n’est pas
le dernier des Mohicans
-6- De quel côté souffle le vent de l’histoire ?
L’alibi le plus crédible pour la recrudescence de l’autorité reste
l’ergonomie. En effet, des élèves polis, studieux et maniables, garantissent
aux maîtres des conditions de travail convenables. Donc, la croyance d’un prof
en sa propre autorité procédera bien souvent de la foi du charbonnier. Le
second alibi s’enracine dans la tendance sécuritaire dominante qui exige des
gendarmes mieux armés, des juges plus sévères, des psychiatres très
coercitifs, des travailleurs sociaux maîtrisant les familles, des centres
fermés isolant les mineurs, une police aux frontières énergique et une traque
des faux chômeurs. En agrippant plus de pouvoir, les profs prendront ainsi le
vent de cette histoire.
-7- Fermeté des maîtres ou inconsistante politique ?
Le désir d’ordre à l’école chemine parallèlement à un modèle d’épanouissement
individuel qui valorise la transgression, l’insolence et le cynisme, au point
de les associer entièrement à la réussite. Les profs vont-ils faire une grand
écart ? Certes on ne leur contestera jamais leurs attributions
discrétionnaires : noter, choisir les livres, décider des devoirs ou édicter
les règles de la classe... Mais qu’adviendra-t-il s’ils cessent un jour de
partager l’orientation, le redoublement, les affectations et les exclusions,
avec les représentants des familles, les déléguées des élèves et la hiérarchie
? Ils porteront le poids de toutes frustrations. Ainsi, un ministre qui adule
l’autorité des enseignants peut tacitement les abandonner seuls contre tous,
comme pour le voile islamique ?
-8- Partage-t-on l’autorité ?
Si les enseignants acquièrent plus de pouvoir, que deviendra la responsabilité
le rôle des parents dans la scolarité des enfants ? Comment se régleront les
choix importants (langues, options, filières, carte scolaire) ? Au sein des
établissements, refusera-t-on aux citoyens élèves ce que l’on accepte des
criminels qui conservent le droit de mettre en cause les décisions judiciaires
et celles de l’administration pénitentiaire ? Dans le même ordre d’idée,
comment se régleront les divergences entre profs, par exemple, si dans une
équipe, une partie penche pour l’orientation d’un
élève en BEP, l’autre pour un redoublement et la suivante pour une Seconde
générale ?
-9- L’autorité annonce-t-elle une chasse aux sorcières ?
Le renforcement de la force des maîtres rendra l’école suspecte. Par exemple,
des enseignants, en s’appuyant sur la culture de leur collège, pourront jouer
de leur autorité, pour écarter les élèves faibles, susceptibles d’abaisser les
résultats. Qui peut prédire les ravages ? Par ailleurs, les parents seront
bernés. Bien que souvent favorables à l’autorité des maîtres, leur
enthousiasme s’estompe habituellement lorsque l’agneau expiatoire est leur
propre enfant. Du reste, les familles souhaitent un renforcement de l’autorité
des chefs d’établissement sur des profs, notamment pour neutraliser le plus
défectueux. Or, il n’est pas question de cela.
-10- L’autorité remplace-t-elle une politique éducative ?
Il est moins coûteux d’augmenter le pouvoir des profs que de diminuer les
effectifs dans les classes difficiles. De la sorte, l’autorité s’avère très
rentable pour un gouvernement. Il envoie un signal tutélaire aux zones
sensibles sans dépenser un sou. Mais, si les profs prennent toutes les
décisions capitales, le ministère n’aura plus qu’une fonction ornementale. Le
rapport de forces entre les profs d’un établissement, puis la concurrence
entre établissements, enfin la pression des familles, feront la politique
éducative, sorte de résultante d’un état de fait. L’école obéira à des usages
locaux, même si les programmes et les examens restent nationaux. Cette
situation est déjà en place dans le système de soins, où les médecins, les
patients et les caisses d’assurance se débrouillent entre eux sans aucune
politique de santé.
Les autoritariens devraient se méfier de l’esprit de l’escalier. Si le pouvoir
des maîtres est censé améliorer les élèves, pourquoi l’autorité de la
hiérarchie n’abonnirait-elle pas le corps enseignant ? Dans cette hypothèse,
comment réagiraient les profs face à un élargissement des prérogatives de
divers directeurs, inspecteurs, proviseurs, recteurs ou élus locaux ? Comment
s’en sortiront-ils après avoir tant glorifié le respect intrinsèque de leur
propre autorité ? D’autant qu’ils seront humiliés par l’échec, car
l’accroissement de leurs pouvoirs n’aura rien réglé à l’échec scolaire ; à
l’injustice de l’orientation ou à l’incivilité. En plus les maîtres devront
encaisser une détérioration de leur image, car la crainte qu’inspire
l’autorité n’engendre jamais l’estime.
G. Longhi
G. Longhi est proviseur du lycée Lurçat à Paris et professeur associé à
l'Université de Paris 10 Nanterre.
A voir sur le net
Entretien avec G. Longhi dans Le Café pédagogique n°34
http://www.cafepedagogique.net/disci/arc
hives.php3?numero=34&discipline=article
G. Longhi, Face aux incivilités scolaires, article des Cahiers Pédagogiques
http://www.cahiers-pedagogiques.com/livr es/fiches/liv146.html
"Le lycée de la dernière chance", article sur le Lycée Lurçat paru dans Le
Nouvel Observateur
http://www.nouvelobs.com/articles/p1956/ a15971.html
Une présentation du lycée Jean Lurçat :
http://www.ac-paris.fr/article_sur.php3? id_article=219
Le cours de déontologie de G. Longhi, IUFM de Paris
http://www.paris.iufm.fr/seformer/articl e.php3?id_article=62
L'ouvrage de Gilbert Longhi et Nathalie Guibert, Décrocheurs d'école. Redonner
l'envie d'apprendre aux adolescents qui craquent, édition La Martinière.
http://www.lamartiniere.fr/editeurs/inde x.cfm?ed=10&isbn=2846750548
Fiche sur "La république lycéenne", ouvrage rédigé avec Marc Guiraud (Payot
1992) :
http://bdd.inrp.fr:8080/cgi-bin/Emile1/v isuPubli?7339